Une malentendante dans la tourmente.

  • Premier confinement.
  • L’histoire des fameux masques.
  • Le retour au travail.
  • Adressez-vous au bureau suivant ?
  • Le casse-tête des réunions.
  • Transparents, vous avez dit transparents ?
  • Tenir bon malgré tout…

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Chacun peut s’inquiéter de l’épidémie de covid, qui continue depuis le mois de mars 2020 sans jamais vraiment s’arranger. Tout le monde pense plus à la maladie, tout le monde est plus angoissé, chacun se préoccupe de sa santé.

 

Mais qu’en est-il pour ceux qui ont un handicap et comme nous vivent avec un implant cochléaire, qui l’avaient bien avant et l’auront bien après, et pour qui les limitations, l’angoisse, les inquiétudes ont toujours existé et existeront toujours ? C’était habituel pour nous. Avoir un handicap c’est avoir des limitations permanentes dans la vie quotidienne. Ainsi, un sourd ou un malentendant pendant l’épidémie de covid peut se sentir doublement handicapé et gêné par toutes les limitations.

 

Premier confinement.

 

Pour ma part, pendant le premier confinement, tout se passait bien ou presque, car il me suffisait de rester à la maison et en tant que fonctionnaire, je n’avais à m’inquiéter ni pour mon poste ni pour mon salaire. Cela m’a permis de regarder plus souvent la télévision, et voir ou revoir de vieux films qui sont souvent sous-titrés, en tout cas sur les chaînes nationales. Les films devenaient ainsi bien plus accessibles qu’au cinéma sur grand écran, pour ce qui est des films français. J’ai ainsi pu redécouvrir des films avec Jean Gabin, Alain Delon, de Funès, Fernandel, et j’ai adoré. Même les discours du Président étaient sous-titrés et un interprète en LSF était présent à l’écran. Pour cela, il faut saluer les efforts au niveau national.

 

L’histoire des fameux masques.

 

Mais l’obligation du port du masque a rendu les choses bien plus compliquées : je ne peux plus lire sur les lèvres, et pour moi qui ai reçu l’implant en 1988 mes performances auditives sont limitées, c’est nécessaire de lire sur les lèvres, je ne peux pas comprendre sans cela, ni deviner ce que les gens disent. En période de confinement, je n’avais pas beaucoup d’échanges avec d’autres personnes, mais même par exemple avec les caissiers de supermarché, cela était devenu difficile et agaçant.

 

Le retour au travail.

 

Les difficultés ont commencé surtout avec le retour au travail, je travaille à la bibliothèque publique de mon quartier dans une section adultes avec une dizaine de personnes. Ainsi, nous avions essayé d’anticiper les difficultés en commandant des visières, même avant notre retour. Mais au mois de juin, j’ai pu constater que certains collègues refusaient de porter les visières et passaient toute la journée avec leur masque bleu.

 

Adressez-vous au bureau suivant ?

 

Dans mon travail, je fais du service public, j’enregistre les prêts et retours et je réponds aux questions, je fais des recherches et j’inscris les usagers. Comme nous devions tous avoir des masques en juin à la réouverture avec horaires limités (heureusement), j’avais fait une petite affiche pour dire aux gens que je suis malentendante et je lis sur les lèvres, en demandant de baisser son masque ou écrire sa question au besoin. Mais certains usagers, en voyant mon affiche, n’avaient pas envie de faire un effort et s’adapter alors ils préféraient agiter la main en signe de négation ou faire semblant de ne pas me voir pour s’adresser au collègue suivant. Ce n’est agréable pour personne de se sentir nul, inutile et incompétent. Je peux dire que cela a été très dur moralement pour moi, et à côté de cela, être confinés était un vrai bonheur. Même si j’aime mon travail.

 

Le casse-tête des réunions.

 

Pendant les réunions, c’était un vrai cauchemar, les personnes parlaient avec leur masque et de derrière au lieu de venir devant, et après trois ans, je me lasse de répéter les mêmes choses. Parfois la conservatrice de la bibliothèque, ou les différentes responsables ne pensaient même pas à intervenir, et je trouve gênant pour moi de devoir intervenir pendant les réunions pour que tout le monde me regarde et pour répéter encore une fois que je n’entends pas et ne comprends pas à cause des masques. Surtout que ces personnes devraient le savoir déjà depuis longtemps. L’adaptation au travail pour moi doit se faire dans les deux sens. Mais le plus souvent, c’est le travailleur handicapé qui est obligé de s’adapter. Et j’ai souvent l’impression que les collègues ne font aucun effort et que si je n’étais pas là, ça serait la même chose. Je me dis que l’adaptation face à son collègue handicapé, c’est une utopie. Mais pour autant, il faut continuer de lutter pour y parvenir. Au fil des jours, je remarque que certains collègues font des efforts, cela me rassure : la bonne volonté est là.

 

Transparents, vous avez dit transparents ?

 

Qu’en est-il de l’adaptation pour ce qui concerne la Mairie, qui a l’obligation de faire des aménagements pour les travailleurs handicapés ? Plusieurs personnes sourdes et malentendantes travaillent dans le réseau. La situation est différente pour chacun, du malentendant qui se débrouille et qui entend assez bien pour ne pas avoir à lire sur les lèvres, au sourd qui de toute façon ne lisait pas sur les lèvres puisqu’il communique en LSF, ce n’est pas la même chose. Mais comme beaucoup de personnes ont besoin de lire sur les lèvres, la Mairie avait commandé des masques transparents dès le mois d’août. Sur le site de MASQUE INCLUSIF, on pouvait acheter des masques pour les malentendants. Grâce à API, j’ai pu obtenir un de ces masques pour moi, pour nos réunions. Ils sont géniaux, on voit bien la bouche, ils sont confortables car le métal se plie sur le nez, on les lave facilement et surtout, la buée sort sur le côté, on peut à peu près respirer. Mais la Mairie, hélas, a commandé des masques transparents ODIORA SOURIRE. Cela ne va pas du tout, ils font mal au nez, ils font de la buée et sont difficiles à attacher, c’est tout l’inverse de ce qui pourrait être pratique et utile.

A une réunion, une responsable jeunesse a refusé de le porter et a remis son masque bleu tout de suite, cela m’a mise très en colère. Les gens se justifient en disant qu’ils oublient, qu’ils ne se rendent pas compte. Mais ça donne un très mauvais exemple, et en plus personne ne lui a rien dit. Par la suite, pour faire des commandes avec les collègues, quand nous en avions pour plus d’une heure, j’ai dû demander d’enlever les masques car je ne voyais plus rien, tout était embrouillé à cause de la buée, je devais presque deviner ce qu’ils disaient d’après leurs mimiques. Ils ont remis les visières, mais les visières sont interdites dans certaines autres bibliothèques car elles ne protègent pas assez. Tout cela est devenu un vrai cauchemar car les MASQUES INCLUSIFS sont rapidement devenus en rupture de stock, on ne peut plus en commander.

 

Tenir bon malgré tout…

 

L’ironie du sort est que j’ai toujours un MASQUE INCLUSIF pour moi et tout le monde le trouve très joli, mais de toute façon, ce n’était pas pour moi… Ce n’est pas comme s’il fallait que je me parle à moi-même en me regardant dans un miroir pour lire sur les lèvres, c’est absurde. C’était pour mes interlocuteurs. Impossible d’avoir des masques transparents convenables pour le moment.

Une chose me reste, la fierté d’avoir tenu bon, je ne me suis pas fait porter « personne fragile » comme certains collègues pour ne pas venir travailler, j’ai résisté et j’ai continué à venir, je n’ai pas pris de congé maladie non plus, même si je me sentais souvent au bord du gouffre. Je trouvais que ce n’était pas professionnel et je ne voulais pas laisser mes collègues seuls. Je suis toujours là, et je fais de mon mieux, et c’est ce qui compte. Je pense que les autres personnes le savent. Et j’essaierai de tenir bon tant que je pourrai. C’est certain que la vie d’un malentendant en période d’épidémie est un vrai défi et cela demande de la patience et du courage. Vous le savez certainement !

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